Voyage dans un cimetière

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Si vous êtes toujours sur votre écran en lisant ce titre, bravo : vous êtes résolument un individu qui voyage autrement ! Pour les autres lecteurs, ne partez pas, car vous allez découvrir que cet article n’a rien de morbide.

En 2015, je décide avec une amie de voyager à Lanzarote, un endroit connu pour ses paysages volcaniques, une grande découverte pour moi à l’époque. Nous optons pour une voiture de location pour visiter les lieux, car l’île est très grande et les routes bien entretenues. Les tarifs de la location et de l’essence sont également abordables.

Après quelques jours de découverte, nous remarquons un détail qui semble se répéter dans plusieurs villages, ou plutôt à la sortie de ces derniers. Des lieux comme Yaiza, San Bartolome ou Tahise ont leurs cimetières à l’extérieur du noyau villageois, parfois même éloignés de leurs églises ou, mieux encore, ceux de Haria, Teguise et Tinajo sont respectivement à 1,2 et 3 kilomètres de distance de leur paroisse. En Europe, c’est plutôt inhabituel car les églises d’antan sont proches du cimetière, quand elles ne les jouxtent pas, rendant la marche aisée depuis la messe vers l’inhumation. Mais alors, les insulaires de Lanzarote seraient-ils de fieffés randonneurs aux enterrements ?

C’est en discutant avec un habitant que nous avons eu la réponse : la raison était liée au vent et aux émanations issues des corps en décomposition après inhumation, notamment pendant la période estivale. L’île est exposée quotidiennement aux alizées du Nord-Est et les cimetières ont donc été conçus au Sud/Sud-Ouest des habitations, afin de les maintenir à l’abri des effluves. Nous venions donc d’apprendre une leçon de géographie locale sur les caprices d’Éole et ses conséquences, simplement en observant des cimetières de l’extérieur.

Depuis, je n’ai de cesse de prévoir pour chaque voyage un passage par le cimetière pour en apprendre davantage sur la ville ou pays que je visite, au grand dam de mon entourage que je n’ai jamais réussi à convertir. Et ce n’est pourtant pas faute de leur avoir transmis plusieurs démonstrations de l’efficacité de cette idée, encore faut-il se donner la peine de vouloir observer. Lisez plutôt : 

C’est dans un cimetière des Alpes Slovènes que j’ai compris que la grippe Espagnole avait été fatale en 1918, surtout auprès des jeunes enfants. 

Aux États-Unis, on retrouve l’unité si chère au peuple Américain (bien que discutable désormais) avec un décor de pierres tombales presque uniformes, réduites à un simple épitaphe posé verticalement au sol, comme pour dire : une fois mort, nous sommes tous égaux, seuls notre âge et nos noms nous différencient.

Aux Açores, les classes sociales étaient, elles, bien distinctes, sans pour autant négliger de se côtoyer ! On pouvait observer des caveaux magnifiques faisant face à des tombes plus modestes, quand d’autres étaient simplement recouvertes de terre, laissant pousser les herbes folles. J’ai noté aussi une majorité de décès avant l’âge de 70 ans et, après consultation de données officielles, je découvrais avec stupeur que ce paradis où je voyageais était loin d’en être un pour ses habitants, car l’âge moyen du décès tournait autour de 65 ans. Cela pourrait en partie expliquer l’exode massif des Açoriens vers les USA et Canada dans les années 80. 

Ceci dit, les Açoriens auraient rêvé de vivre sur l’ile de Paros, où les grecs morts centenaires n’étaient pas rares, talonnés par de nombreux nonagénaires et tout ça, dans les années 90-2000, une exception pour l’époque !

Toutefois, le souvenir le plus mémorable que je garde lors de ces visites de cimetière, c’est celui du Père Lachaise à Paris, mais pas pour la raison que vous imaginez. Rares sont les occasions de voir les grands de ce monde et de notre histoire dans un seul et unique lieu : Jim Morrison, Pierre Bourdieu, Molière, Oscar Wilde, Chopin, Edith Piaf… et j’ignore pourquoi à l’époque (mon jeune âge, certainement), mais je m’étais mise bille en tête que seules les célébrités ou personnes importantes y étaient enterrées. Et c’est pour cette même et stupide raison que je commis une bourde des plus honteuses dans toute ma vie de voyageuse. Alors que je marchais tranquillement dans le dédale de ce monument qu’est le Père Lachaise, j’aperçus une femme nettoyer une tombe avec une balayette et remettre des fleurs en place dans leur vase. Curieuse, je m’arrête devant elle et jette un œil à l’épitaphe : le nom du défunt m’est tout bonnement inconnu. Et c’est là que je décidai d’intervenir, la gueule enfarinée :

“C’était une personne connue que vous aimiez ?”

La personne me dévisagea avec un air grave et me répondit : 

“Non, c’était juste mon père et il n’était pas connu.”

Quand on voyage, on fait parfois l’erreur d’imaginer que tout ce que nous observons n’est que pur décor, au point de nous en faire oublier la réalité : l’être humain. Ce jour-là, non seulement j’ai vu ma perception d’un lieu chamboulée, mais j’ai également retenu une leçon pour moi-même, la petite gifle en prime.

Et vous, seriez-vous prêt à visiter un cimetière pour votre prochain voyage ?

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