Le jour vient à peine de se lever et tout le monde est encore endormi. Nous avons remballé tout notre attirail de camping dans la pénombre et nous quittons précipitamment le camping avec nos sacs de 20kg sur le dos. Nous pressons le pas hâtivement, fières de notre bêtise : nous n’avons pas payé les deux dernières nuits et il ne faut surtout pas se faire attraper par le personnel de la réception (maman si tu me lis, je suis désolée).
Manu était une ancienne copine de lycée, et nous avions à cette époque la fraîcheur et l’insouciance de notre juvénilité. Pour ce voyage en Australie, nous étions limités à 40$ (30€) par jour et par personne pour manger, se déplacer, boire et dormir. Et avec un budget pareil pour un road trip Sydney-Cairns, soit 2400km, on ne va pas bien loin… mais on rigole bien ! Tout était donc prétexte à faire des économies : manger des nouilles à la boîte de thon, marcher des kilomètres pour éviter les transports publics, boire uniquement de l’eau ou se faire inviter dans les pubs par les Australiens… Jusque-là, nous étions restées raisonnables dans notre démarche, mais c’était sans compter cette double tentative d’économiser que le karma de l’avarice nous fît payer d’une drôle de frayeur.
Alors aujourd’hui, j’en ris. Mais croyez-moi que sur le moment, nous avons vu notre vie défiler.
La veille de ce départ furtif en loucedé, des voyageuses aguerries nous avaient vendu toutes les vertus de l’auto-stop face à nos réticences pour rejoindre Surfers Paradise. Mais ni Manu, ni moi, n’avions un jour fait de l’auto-stop avant. Selon elles, l’Australie était l’endroit idéal pour nous y mettre car “c’est moins dangereux que la France, et nous n’avons jamais eu de problème en faisant de l’auto-stop ici”.
Il en fallu guère plus pour nous convaincre, et nous voilà ce matin de bonne heure à la sortie de Byron Bay, armées de notre magnifique pancarte indiquant notre prochaine destination : Surfers Paradise. Au bout de 45 minutes et alors que notre espoir s’amenuise, un automobiliste s’arrête enfin et, trop contentes de voir notre plan se dérouler comme sur des roulettes, nous montons dans le véhicule sans trop réfléchir.
Manu et moi avons 3 souvenirs identiques au moment de monter dans ce véhicule. Il est rouge, le conducteur est torse-nu et prononce cette phrase :
“Ne mettez rien dans le coffre, il est plein !”
Notre destination est sur la route de cet Australien quarantenaire qui ressemble à une caricature de Brice de Nice. Il a l’air ravi d’avoir de la compagnie et, curieux, il nous pose des questions des plus banales sur le déroulement de notre voyage. Manu, se fiant à mon aisance en anglais, avait pris soin de me laisser la place du mort pour que j’assure la conversation aux côtés de notre chauffeur privé pour l’occasion. Cette première expérience en auto-stop se déroule à merveille et pour la première fois du voyage, nous interagissons avec un local : un des saint graal du voyageur. Mais il aura suffit d’une simple question pour que monte l’angoisse les 45 dernières minutes que comptait ce trajet d’une heure.
“Vous préférez l’autoroute ou l’itinéraire scénique au bord du Pacifique ?”
Bien évidemment que nous voulons voir l’océan ! Nous sommes transportées gratuitement par une brave âme qui n’attend rien en retour, pourquoi refuser ? Le clignotant enclenché, le volant qui contrebraque à gauche, et nous voilà embrigadés sur une route loin de toute civilisation. Pas âme qui vive aux alentours et des forêts d’eucalyptus à perte de vue. C’est bien cette sensation que j’étais venu chercher et j’étais la plus heureuse.
Toutefois, mon rêve d’évasion s’arrêta net après un léger coup d’œil à mon conducteur. Balayant tout son corps du regard, je remarquai quelque chose que ni Manu, ni moi, n’avions vu en montant dans la voiture : notre chauffeur n’était pas torse nu… pire que ça, il était carrément nu ! Dans l’excitation d’avoir trouvé un véhicule après une longue attente, nous n’avions pas réalisé que le morceau de tissus posé sur son entre-jambes, et qui faisait office de cache sexe, n’était rien d’autre qu’un simple tee-shirt roulé en boule sur les siennes, justement. Mon sang ne fit qu’un tour. Et à présent, plus aucune possibilité de faire marche arrière, sauf à lui demander de le faire. Mais est-ce une bonne idée de montrer sa peur à un agresseur ?
Il était passé de l’autochtone sympa au potentiel prédateur sexuel.
Dois-je prévenir Manu à l’arrière, dont la portée du regard à travers la fenêtre semble se perdre à l’infini pour trouver un koala ? Je pris une grande bouffée d’air frais, je forçai mon plus faux sourire pour donner l’air de raconter une blague, sans me retourner, puis je m’élançai :
“Manu !
-Quoi?
-Je vais te dire quelque chose d’inquiétant tout en faisant mine que c’est une blague pour ne pas éveiller de soupçon au conducteur. Fais comme si c’était drôle en riant et surtout, reste calme, promis ?”
Je vis son regard se glacer dans le rétroviseur.
“Que se passe t-il ? dit-elle d’un sourire forcé.
-Le mec est à poil.”
S’ensuivit un silence de mort pendant lequel j’ai passé 45 minutes à imaginer le pire.
Pourquoi je ne vois plus l’ombre d’un humain ou habitation depuis que nous avons quitté cette satanée autoroute ? En cas d’agression, pourra t-on s’enfuir ou a t-il soigneusement verrouillé les portes ? Et ce coffre plein, il est plein de quoi au juste ? De matériel pour enterrer les pauvres dindes que nous sommes, ou d’un cadavre d’auto-stoppeuse ? Et mes parents, que vont-ils dire quand ils apprendront que j’ai été tuée en faisant de l’autostop ?
“Nous ne l’avons pas élevée de la sorte, elle n’était pas assez stupide pour faire un truc pareil. On l’a fait monter de force dans cette voiture, c’est certain !” diraient-ils.
Tu parles.
Le fameux bord de mer, une fois en vue, me soulagea par la présence de la foule venue profiter de la température agréable. Nous nous arrêtâmes pour un arrêt photo imprévu et que nous n’avions pas demandé. Alors qu’il coupa le moteur, Brice de Nice nous regarda et nous proposa de descendre pour aller prendre quelques clichés. Aussi tordu que cela puisse paraître, aucune de nous deux n’osa bouger. Je brisai ce silence de plomb en expliquant que nous n’avions pas le temps, parce qu’il fallait bien dire quelque chose, même insensé. Alors il prit la clé de sa voiture, me la lança et ria :
“Tiens gardes-là, au moins je ne partirai pas avec vos affaires !”
Entre ça ou me faire égorger, le choix étant pourtant vite fait.
Je sortis de cette voiture de l’enfer et fis semblant de faire des photos, je n’étais plus du tout à la fête et je ne savais plus quoi dire, quoi faire. S’enfuir ou retourner dans la voiture ? Manu me suivit et me confia avoir eu les mêmes pensées que moi tout le long.
“J’ai même fini par croire que le scénario servirait à un épisode des Experts.”
Il restait encore 15 minutes de trajet et tout laissait à croire avec cet arrêt que nous ne courrions finalement aucun danger, et que nous étions simplement tombées sur un illuminé inoffensif. Nous continuâmes l’itinéraire un peu plus détendues et une fois déposées à Surfers Paradise, je lui tendis un billet de 20$ qu’il refusa dans un premier temps, mais qu’il finit par accepter, face à mon insistance.
“C’était pour le remercier de nous avoir épargnées ? me demanda Manu en riant jaune.
-Entre autre, mais surtout pour rétablir partiellement l’équilibre avec cet argent que nous avons économisé en fraudant et en mettant en péril notre sécurité avec un homme potentiellement taré.”
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